Tourisme/Cap Caravane : derrière la barge flottante, un ministère sous tension

Akanda, janvier 2025. L’image a fait le tour des réseaux sociaux : une embarcation artisanale flambant neuve, capable d’accueillir 150 passagers, glissant sur les eaux calmes de Cap Caravane. Présentée comme une vitrine du savoir-faire gabonais et de l’artisanat local, la barge flottante a été inaugurée le 3 janvier dernier par le ministre du Tourisme et de l’Artisanat, Pascal Ogowe Siffon, en présence de plusieurs membres du gouvernement et d’organismes techniques. Le président de la Transition lui-même, Brice Clotaire Oligui Nguema, a salué l’initiative, espérant voir ce modèle répliqué sur d’autres rivières et lacs du pays.

Mais derrière l’éclat des projecteurs et les discours officiels, une autre réalité se dessine : celle d’un ministère fragilisé par des dysfonctionnements internes, une gouvernance contestée et des soupçons d’opacité financière. Notre enquête.

Un ministère gouverné depuis le cabinet

Selon plusieurs cadres administratifs, la gestion quotidienne du ministère du Tourisme échappe largement aux structures techniques prévues par les décrets 236 et 237, qui définissent les missions de la Direction générale du tourisme et de l’hôtellerie. « Tout est centralisé au cabinet du ministre. Les directions techniques ne sont pas consultées, même pour des projets stratégiques », confie un haut fonctionnaire sous couvert d’anonymat.

La conséquence ? Une absence de traçabilité. Les infrastructures et équipements acquis – y compris la barge de Cap Caravane – ne sont pas systématiquement inscrits au patrimoine de l’État via le Secrétariat général. Seul le cabinet détient les informations précises, brouillant ainsi la frontière entre initiatives publiques et projets pilotés directement par le ministre.

Le cas Agatour : un rôle confisqué

L’Agence gabonaise de développement et de promotion du tourisme (Agatour), censée être le bras armé du ministère, est aujourd’hui en sommeil. Aucun conseil d’administration n’a été réuni depuis la transition, ce qui prive l’agence de toute capacité décisionnelle. Dans les faits, les budgets d’investissement initialement alloués à l’administration centrale sont transférés à Agatour, puis gérés directement par le ministre et son équipe, sans validation préalable.

Un mode opératoire qui alimente les critiques : « Le ministre se substitue à l’agence et agit en dehors des procédures établies par le ministère du Budget », déplore un ancien membre du conseil d’administration.

Une loi ignorée, des contrôles suspendus

Sur le terrain juridique, la loi 034 portant réglementation du secteur touristique peine à trouver application. Promulguée pour encadrer les activités d’hébergement, de restauration et de loisirs, elle reste lettre morte. Les agents assermentés (OPJ) du ministère, chargés de vérifier la conformité des établissements, se voient interdire toute descente, officiellement pour soutenir un secteur en crise depuis la pandémie de Covid-19.

Pourtant, lors des préparatifs de la caravane flottante, les équipes techniques avaient dressé un constat alarmant sur l’état de plusieurs structures d’accueil. « En refusant les contrôles, on prend le risque d’exposer les touristes à des établissements dangereux », alerte un inspecteur du ministère.

En avril 2025, une commission a bien été mise en place pour finaliser les textes d’application de la loi, mais ses travaux n’ont jamais abouti. Depuis, une grève paralyse une partie du personnel.

Les zones d’ombre financières

C’est sans doute le point le plus sensible. Plusieurs contrats signés par le ministre avec des établissements hôteliers – Radisson, Onomo, La Sablière ou encore Le Relais de la Nyanga – font l’objet de vives interrogations. Les fonds reversés ne transiteraient pas par le Trésor public ni la Caisse des dépôts et consignations (CDC), mais par un compte logé à la BGFI, échappant ainsi aux mécanismes de contrôle de l’État.

Plus troublant encore, le site même de Cap Caravane est au cœur des soupçons. Propriété du ministre, il accueille désormais l’une des barges du ministère, officiellement affectée au développement touristique. « Le ministre est juge et partie : il signe lui-même le contrat de gestion de la barge entre son ministère et sa propre structure », souligne un expert en gouvernance publique. Une situation qui soulève de graves questions de conflit d’intérêts.

Innovation réelle, gouvernance contestée

Personne ne nie la portée symbolique de la barge flottante : une innovation artisanale rare au Gabon, porteuse de promesses pour un tourisme fluvial encore sous-exploité. Mais la manière dont le projet est conduit jette une ombre sur cette réussite.

Concentration du pouvoir au cabinet, marginalisation des structures techniques, mise en sommeil d’Agatour, non-application de la loi 034, opacité des flux financiers : autant d’éléments qui dessinent un ministère où l’innovation cohabite avec une gouvernance contestée.

« La barge est une belle vitrine, mais si la transparence et le respect des règles ne suivent pas, elle risque de devenir le symbole d’un tourisme gabonais qui flotte… mais sans gouvernail », résume un acteur du secteur.

Brice Bouka

La redaction

Basile Maurice Magnabouani,Journaliste Certifié, directeur de publication . Le Touraco Vert est un journal d'information numérique et indépendant 100% gabonais. Email : magnabouanibasile54@gmail.com Tél: 065888856

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