Dans l’amphithéâtre lumineux de l’EM-Gabon, le professeur Guy Rossatanga-Rignault a ouvert, d’une voix posée, les arcanes souvent méconnues du règlement judiciaire des différends internationaux. Un exercice magistral de pédagogie, à la croisée de l’histoire, du droit et de la diplomatie, qui a fasciné un auditoire suspendu à ses analyses limpides et parfois mordantes.
Au fil de sa conférence, ce spécialiste du droit international n’a éludé aucune complexité. En toile de fond : deux crises frontalières africaines majeures, décodées dans leurs séquences judiciaires et diplomatiques. D’abord, la célèbre affaire Bakassi, penchée entre Cameroun et Nigeria, où le professeur a brillamment rappelé que la saisine de la Cour internationale de justice (CIJ) s’inscrit toujours dans le consentement, parfois laborieux, des États concernés. Ici, le principe d’uti possidetis juris – “le respect des frontières héritées de la colonisation” – fut soulevé par le Cameroun comme socle de droit, mais Rossatanga-Rignault a insisté : loin d’être une “spécificité africaine”, ce principe est d’abord sud-américain. Après un arrêt rendu par la CIJ en 2002 en faveur du Cameroun, il aura fallu le difficile accord de Greentree en 2006 pour que le Nigeria se résigne à reconnaître le verdict.
Mais la conférence tenait surtout en haleine sur le différend Gabon–Guinée équatoriale, digne d’un scénario postcolonial, où la souveraineté sur les îles Mbanié, Cocotiers et Conga fait l’objet d’un bras de fer depuis plus d’un demi-siècle. Au cœur du plaidoyer gabonais devant la CIJ, la fameuse Convention de Bata de 1974, qui reconnaissait fallait-il le rappeler, la souveraineté du Gabon sur ces îlots, avant que la Guinée équatoriale ne conteste son existence même et que son application ne sombre dans les limbes diplomatiques.
Rossatanga-Rignault, sans détour, a souligné que la Cour a préféré l’argument solide du texte colonial, la convention franco-espagnole de 1900, fondant sur elle seule son tracé de la frontière terrestre. Décision décrite comme “juridiquement contraignante, mais historiquement déséquilibrée”, car elle octroie certes au Gabon des zones continentales en principe sous souveraineté équato-guinéenne, mais confie paradoxalement la souveraineté des îles litigieuses à l’État ayant exercé la main la plus visible pendant la colonisation : l’Espagne, donc la Guinée équatoriale aujourd’hui.
La CIJ n’a pas reconnu la validité juridique de la Convention de Bata, plongée dans un brouillard politique tenace malgré la conviction gabonaise et une documentation fournie. Résultat, selon le professeur : aucune frontière maritime définie n’existe à ce jour, laissant aux deux États la tâche complexe de négocier en terrain neuf.
Rien d’étonnant, dès lors, à ce que Rossatanga-Rignault, saluant la maturité politique des autorités gabonaises, ait appelé à faire prévaloir diplomatie, fraternité et pragmatisme. “Le droit ne dit pas tout, il n’épuise pas ce que l’histoire et la mémoire exigent”, a-t-il glissé, le regard grave, rappelant que l’avenir de la paix sur cette ligne imaginaire ne dépend désormais plus des magistrats de La Haye, mais de la volonté politique des dirigeants africains.
Par-delà la leçon de droit, le professeur aura donc délivré une leçon d’espoir lucide : les cartes, plus que jamais, restent entre les mains des États pour réinventer la frontière et la concorde.
